Profil Lecteur
avatar utilisateur

Brigitte B.

Retour

Les dernières notes et avis

Notes et avis 1 à 2 sur un total de 2
La ville fond
Avis posté le 26/10/2017
    Honnête et prometteur
    (Quentin Leclerc) Cette petite oeuvre dense et précise traite de la condition humaine, vue par un échantillon d’elle-même (Bram), ainsi que par un oeil extradiégétique (le narrateur), qui replace cette condition humaine au même rang que la condition animale ou végétale : mue par des émotions et drames dont l’importance se perd dans l’immensité du temps et de l’espace. Aimantée par un trou noir - ou par des forces d’autodestruction. Tous les protagonistes, qu’ils soient humains ou éléments de la nature, sont mis au même niveau. Y compris le seul actant nommé, fil conducteur d’un écheveau dont il n’est qu’un fil, sans plus d’importance que les autres fils - y compris ceux qui se croient très importants. Dès les premières lignes on est frappé par le classicisme apparent de l’écriture, tout à fait atypique si l’on considère qu’il s’agit d’une publication de 2017, de surcroît produite par un tout jeune écrivain (26 ans). L’exceptionnelle économie de moyens évoque le Pragmatisme : « Cela n’est pas tout à fait exact, mais l'est autant qu'il se peut faire en aussi peu de mots que possible. » (Charles Sanders PEIRCE). Ici, chaque mot a son importance, rien n’est ornement. Tout ce qui est dit est essentiel, extrêmement structuré. On pense également à l’école objectiviste, où l’auteur vise à s’extraire le plus possible de ce qui est dit : des faits, uniquement des faits. Sauf qu’ici, ces faits sont fluctuants, sont ou ne sont pas, se réécrivent, car les frontières glissent et se dérobent. Frontières des faits, du temps, de l’espace, des apparences, des visages, de la vie et de la mort. L’extrême structure du roman intervient dans un monde dont la structure même semble fondre. Car si, comme nous le précise le titre, « La ville fond », le temps lui aussi semble fondre, à la façon des « Montres molles » de Dali. À cette distorsion du temps s’ajoute celle de l’espace. La conjonction de ces trois éléments (neutralité du narrateur / distortion du temps et de l’espace / absurdité des situations) nous plonge en plein coeur du monde de 2017, sens dessus-dessous, où l’homme glorieux n’est plus, ne sait plus où chercher, ne sait plus que prier. Où le puissant ne l’est plus, où les certitudes vacillent et où les peuples déferlent sur les routes, dans des abris de fortune - ou sans abri. Nous sommes en présence d’une oeuvre résolument moderne, mais pas seulement : intemporelle et universelle. Une oeuvre qui se questionne, et qui questionne. « Et si au bout de leur tunnel ils ne trouvent rien, se demanda Bram, construiront-ils une échelle vers le ciel? » (p.178) Brigitte Bastien-Septfonds
    Mischling
    Avis posté le 25/10/2017
      Un des essentiels DU SIÈCLE ! Merveille de poésie et de résilience.
      « Mishling » signifie littéralement « sang mêlé », « bâtard » et donc, entre autres, dans l’Allemagne nazie : « d’ascendance juive ou partiellement juive ». Parce qu’elles sont « mischling », Pearl et Stasha sont expédiées à Auschwitz, en même temps que leur mère et leur grand-père. Parce qu’elles sont jumelles elles sont, dès leur arrivée, sélectionnées pour intégrer le « Zoo de Mengele ». Dès l’instant où elles franchissent les portes de l’enfer et sont arrachées à leur mère, tout leur être bascule en mode survie : entre la surface inconsciente de la vie quotidienne et les profondeurs abyssales de la mort, elles plongent dans un espace où le meilleur d’elle-même va prendre le poste de pilotage. Et Affinity K. plonge, en totale empathie, avec Stasha et Pearl, tour à tour narratrices. À mesure que le poison s’insinue dans leurs veines, se mêle à leur sang et tente de dévorer leur âme, Affinity K. s’évertue, avec une écriture poétique d’une rare puissance, à faire battre le pouls de la vie. Les pulsations de cette vie immortelle, on les entend battre de plus en plus fort, à mesure que leur espace de survie s’amenuise, jusqu’à ne plus devenir qu’un filet ténu, au milieu du chaos. Mais c’est le battement de ce filet qui se fait entendre, envers et contre tout. Mischling est une production extra-ordinaire. Hors normes. Un écrit impossible. Car comment écrit-on une fiction dont le cadre est Auschwitch et dont l’un des protagonistes a pour nom Mengele ? Comment peut-on penser à poser une pierre fictionnelle sur le terrible édifice des témoignages de ceux qui ont traversé tant de morts ? Or Affinity K. ne réécrit pas l’histoire - ce « roman », ultra documenté, s’appuie sur de multiples témoignages, et en tout premier lieu ceux de Miriam Mozes Zeiger et Eva Mozes Ker, jumelles qui ont effectivement survécu à l’innommable Zoo. Mais elle réussit ce prodige : Mot après mot son écriture, traque le poison qui a souillé tant de vies, et rendu tant de sangs « mischling ». En extirpant ce poison du sang de Pearl et Stasha, elle redonne vie aux morts, et dignité aux vivants. Elle rend à leur sang et à leur âme leur pureté d’origine. À Pearl et Stasha, elle offre un statut d’héroïnes. Au « docteur », un statut de figurant. Affinity Konar est d’ascendance juive polonaise. Elle a seize ans lorsqu’elle lit « Children of the flames », témoignages de jumeaux rescapés d’Auschwitz. Le choc est tel, et l’empathie si profonde, qu’ils provoquent instantanément le germe de « Mischling ». Il faudra pourtant neuf années de maturation avant que ne commence le processus d’écriture - qui, lui-même, nécessitera dix autres années. Une telle profondeur d’écriture n’en exigeait pas moins. « Mischling » est un chef-d’oeuvre incontournable, d’une maturité exceptionnelle. Un chant de vie et de victoire. Un éblouissant « devoir de mémoire ». Enfin, il n’est pas inutile de souligner la qualité de la version française, où le traducteur (Patrice Repusseau, qui est aussi poète) semble en symbiose totale avec l’auteur. Brigitte Bastien-Septfonds