Rentrée littéraire : l'avis d'Ophélie sur le dernier roman d'Alice Ferney

- Il y a 10 mois
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Les Bourgeois d'Alice Ferney

Ce roman n'est pas un ouvrage facile. Le lecteur devrait se méfier de la couverture vintage et bucolique, qui laisse entendre que nous avons affaire à une tendre histoire d'enfance. Pas du tout. Les Bourgeois fait parti de ces romans réservés aux esthètes, complexes, singuliers et viscérales, qu'Actes Sud nous propose parfois. C'est le cas de Les Parisiens d'Olivier Py, rentrée littéraire de 2016.

Les Bourgeois - Alice Ferney

Les Bourgeois - Alice Ferney

Dès les premières lignes, nous avons tendance à oublier que l'auteure de ce roman est une femme, car l'écriture d'Alice Ferney est très « masculine ». Elle nous plonge avec aplomb et ténacité, dans l'arbre généalogique des Bourgeois, une famille qui porte bien son nom. Nous suivons le rythme infernal des naissances – dix enfants ! – au fil des années, et surtout, des guerres. C'est alors une fresque à la fois familiale, historique, politique, économique et sociale que nous offre Alice Ferney. Entre les naissances nombreuses et les décès qui font partie de la vie, l'auteure part des racines, pour aller jusqu'aux jeunes pousses, dans ce colossal arbre généalogique.

Nous avons alors l'impression que l'auteure veut tout nous dire, ne rien omettre de cette famille, de ses grands combats, – Première et Seconde Guerre mondiale – de l'éducation bourgeoise et religieuse des enfants, en passant par leurs tourments, leur inquiétude, leur mariage et leur bonheur. Les Bourgeois est donc un roman qui, à lui seul, est une performance littéraire.

Quand on regarde bien, il ne se passe finalement pas grand chose dans ce livre, et tellement à la fois. Tout est concentré autour de cette gigantesque famille aisée et pieuse. Toutefois, Alice Ferney use de redondances qui peuvent freiner notre lecture. Entre les faits historiques, détaillés comme un manuel d'Histoire et les liens qui unissent chacun des membres de la famille, jusqu'à nous perdre ; il faut savoir s'accrocher ! En somme, ce roman tourne en rond, et il n'est pas facile de comprendre la démarche de l'auteure.


Une impression mitigée

Deux idées pourtant, s'opposent : il faut sans doute être un lecteur bourgeois pour comprendre le mode de vie de ces familles. Pourquoi faire autant d'enfants, au point de prendre le risque de mourir en couches ? Pourquoi cet enfermement dans la religion, allant jusqu'à occulter les nouvelles révoltes sociales – mai 68 par exemple ? Pourquoi ces répétitions, ce trop-plein d'informations qui étoffent ce roman de 350 pages ? Il est légitime de se poser la question. Le lecteur ira même jusqu'à se demander si Alice Ferney n'est pas en train de nous raconter une partie de son enfance, de sa propre vie, bourgeoise ? Il ne faut pas oublier qu'elle défend des valeurs que nous retrouvons dans son roman : la féminité, la guerre, l'engagement, la différence des sexes, la maternité et le sentiment amoureux.

Or, au fil de notre lecture, elle inverse la vapeur et une seconde idée se profile. Car oui, Alice Ferney nous brosse un portrait des heures déshonorantes du grand siècle français. Et tout n'est pas glorieux... Petit à petit, le lecteur comprend qu'en-dehors des éloges faits aux bourgeois, c'est aussi une critique sociale qui ressort. L'hermétisme de cette famille qui n'arrive pas à évoluer avec la société et qui tiendra bon jusqu'à nos jours, muée par le désir de « coloniser » toute la France grâce à de bonnes places dans la société. Il y a donc une part de critique derrière l'ouvrage d'Alice Ferney, et une dénonciation palpable.

Enfin, même si ce roman demeure somme toute ennuyeux, car même s'il raconte beaucoup, il divertit peu, il arrachera des larmes au lecteur. Car au-delà de parler des naissances abondantes et de l'affirmation sociale d'une famille sur le déclin, il est aussi question de la mort. Qui dit naissance, dit mariage et décès. Alice Ferney traite donc avec poésie et une remarquable philosophie, de notre approche de la mort. Ses mots sont poignants, les scènes bouleversantes et les émotions sincères. C'est alors un véritable retour sur soi qu'elle nous propose et une réflexion sur nos mœurs, notre vie, notre rang social, nos aspirations, nos propres peurs. Car tous, peu importe qui nous sommes, riches ou pauvres, familles nombreuses ou carriéristes, nous allons tous nous retrouver au même endroit. La mort elle, ne fait pas d'exception. Et c'est peut-être l'une des rares choses qui relie les êtres humains entre eux, malgré toutes leurs disparités. Alice Ferney se charge de nous le faire comprendre, avec grandiloquence, sagesse et recul.

Ophélie Curado, pour le blog de Decitre, blogueuse sur Le Journal des Lettres

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