Le " miracle de Voronej ", ce sont ces trois cahiers d'écolier dans lesquels, le poète russe Ossip Mandelstam (1891-1938), isolé, malade, privé de droits, se sachant condamné par la terreur stalinienne qui l'a relégué dans cette petite ville universitaire entourée des plaines immenses où affleure la terre noire, a noté les poèmes qui célèbrent une dernière fois avec force le pouvoir de la seule arme qui lui est laissée : " le remuement des lèvres ", le souffle de son chant.
Je chante quand moite est la gorge, l'âme sèche, regard humide assez, conscience sans ruse. Le vin est-il salubre, et salubres les outres, et dans le sang les ondoiements de Colchide ? Ma poitrine, oppressée, et sans langue, se tait : ce n'est plus moi qui chante — mon souffle chante — l'ouïe dans le fourreau des montagnes, tête sourde. Chant désintéressé se suffit à lui-même, joie pour les amis, poix pour les ennemis.
Un chant borgne qui a poussé dans la mousse monodique offrande d'une vie de chasseur qu'on chante à cheval en chevauchant les crêtes, en maintenant libre, sans entrave, le souffle, ayant un seul souci : conduire à la noce, sans péché, vertueusement, les fiancés... Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, février 1937.
Le " miracle de Voronej ", ce sont ces trois cahiers d'écolier dans lesquels, le poète russe Ossip Mandelstam (1891-1938), isolé, malade, privé de droits, se sachant condamné par la terreur stalinienne qui l'a relégué dans cette petite ville universitaire entourée des plaines immenses où affleure la terre noire, a noté les poèmes qui célèbrent une dernière fois avec force le pouvoir de la seule arme qui lui est laissée : " le remuement des lèvres ", le souffle de son chant.
Je chante quand moite est la gorge, l'âme sèche, regard humide assez, conscience sans ruse. Le vin est-il salubre, et salubres les outres, et dans le sang les ondoiements de Colchide ? Ma poitrine, oppressée, et sans langue, se tait : ce n'est plus moi qui chante — mon souffle chante — l'ouïe dans le fourreau des montagnes, tête sourde. Chant désintéressé se suffit à lui-même, joie pour les amis, poix pour les ennemis.
Un chant borgne qui a poussé dans la mousse monodique offrande d'une vie de chasseur qu'on chante à cheval en chevauchant les crêtes, en maintenant libre, sans entrave, le souffle, ayant un seul souci : conduire à la noce, sans péché, vertueusement, les fiancés... Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, février 1937.