Autodidacte, Prezzolini (1882-1982), de Pérouse où il était né, s'installe très jeune à Florence. Ami de Giovanni Papini, il crée et anime avec lui le "Leonardo" sous le pseudonyme de Julien le Sophiste, et collabore jusqu'en 1905 au journal nationaliste "Il Regno" d'Enrico Corradini, se faisant dans le premier cas le défenseur d'une orientation philosophique anti-rationaliste et mystique, dans le second le partisan du mouvement nationaliste et surtout des droits de la bourgeoisie contre le socialisme.
Vers 1908, Prezzolini adhère à la philosophie idéaliste de Benedetto Croce, tout en se rapprochant du socialisme syndicaliste. Dans cette nouvelle position "idéelle", il fonde en 1908 (et dirige avec quelques interruptions jusqu'en 1914) l'hebdomadaire "La Voce", expérience décisive qu'il évoquera plus tard dans "La Voce (1908-1913) : cronaca, antologia e fortuna di una rivista" (1974). Dans le mouvement initié par "La Voce", Prezzolini représentait l'élément d'union des différentes tendances qui s'y rejoignaient ; creuset d'une étonnante fécondité (l'histoire intellectuelle italienne ne cesse de se référer à ces quelques années du périodique) ""La Voce" fut la serre chaude tant du fascisme que de l'antifascisme", pour reprendre le mot devenu célèbre de Malaparte.
La quasi-totalité des écrivains qui comptèrent par la suite sont passés par elle (cf. Marina Campanile, "Giuseppe Prezzolini nella formazione della coscienza critica degli Italiani", Naples, Banco di Napoli, 1987). Le but déclaré de "La Voce" est celui d'une véritable révolution civile, passant par une critique généralisée des hommes politiques de l'époque, incapables de diriger le pays dans un moment historique complexe et difficile (Mussolini, du reste, se dira profondément marqué par "La Voce", aussi bien, à l'autre bout du spectre, que de futurs antifascistes tels Calamandrei ou Salvemini).
Comme Prezzolini l'écrit dans le manifeste accompagnant le premier numéro de la revue, la mission du journal est de "dénoncer et combattre". Lui-même conservera toujours ce rôle critique à l'égard de la situation politique, civile et intellectuelle italienne, en veillant jalousement à sa propre indépendance. Voilà pourquoi, sans doute, Prezzolini est difficile à "situer", changeant à la mesure des réponses à donner à une situation elle-même instable et dramatique, tout au long d'une vie qui aura duré plus de cent ans.
Sans doute le protagoniste le plus marquant du débat culturel du début du XXe siècle, il se rapproche progressivement du pragmatisme, du modernisme catholique, de Bergson et surtout de l'idéalisme crocéen, mais aussi du socialisme syndicaliste ("La cultura italiana", avec G. Papini, 1906 ; "L'arte di persuadere", 1907 ; "Cos'è il modernismo ?", 1908 ; "La teoria sindacalista" , 1909 ; "Vecchio e nuovo nazionalismo" , avec G.
Papini, 1914), pour aboutir ensuite, surtout après son expérience de combattant volontaire pendant la guerre de 1915-1918 (Dopo Caporetto, 1919 ; Vittorio Veneto, 1920), à un conservatisme sceptique (voir son Codice della vita italiana, 1921), dans lequel se reflètent le mépris de la politique politicienne et la défense d'une position intellectuelle qui se veut à la fois aristocratique et proche du bon sens (en 1922, dans la "Rivoluzione liberale" de Gonetti, il suggérait l'idée d'une Congrégation des Apoti, c'est-à-dire des "Abstinents" , de ceux "qui ne boivent pas de cette eau-là").
Partagé entre son admiration pour Mussolini et son rejet des méthodes fascistes, il quitte l'Italie et, après quelques années à Paris, où il accompagne en 1926, presque seul, les derniers instants de Piero Gobetti, son ami et adversaire, il s'installe à New York (1929) en tant que directeur de la Casa Italiana de l'université Columbia et professeur dans cette même université. Au cours de ces années, il dirigea notamment le "Repertorio bibliografico della storia e della critica della letteratura italiana dal 1902 al 1942" (4 vol., 1937-1948), publiant divers textes liés à l'exercice de la démocratie aux Etats-Unis comme en Italie ("Come gli Americani scoprirono l'Italia, 1750-1850" , 1933 ; "L'italiano inutile" , 1954, manière d'autobiographie ; "Saper leggere", 1956 ; "Tutta l'America", 1958) tout en poursuivant sa collaboration avec des journaux et des périodiques italiens (il fut dès 1950 l'une des principales signatures du "Borghese" de Leo Longanesi).
Ses dernières années, après son retour en Italie (1961), sa déception devant l'état du pays puis son installation à Lugano (1968), ont été tout aussi fécondes que sa période d'avant-guerre ("Ideario", 1967 ; "Dio è un rischio", 1969 ; "Manifesto dei conservatori", 1972 ; "Storia tascabile della letteratura italiana", 1976 ; "Sul fascismo", 1977). Prezzolini a entretenu une correspondance impressionnante, lié qu'il était à la plupart des intellectuels de son siècle, de quelque "bord" qu'ils aient été (voir les nombreux tomes de son "Carteggio" en cours de publication aux Edizioni di Storia e Letteratura à Florence), de Mussolini à Croce...
Les deux volumes essentiels consacrés, pour l'un, à sa biographie (Gennaro Sangiuliano, "Giuseppe Prezzolini. L'anarchico conservatore", Milan, Mondadori, 2023), pour l'autre, à sa bibliographie ("Prezzolini : un secolo di attività. Lettere inedite e bibliografia di tutte le opere", a cura di Margherita Marchione, Milan, Rusconi, 1982), révèlent l'égarante dimension de son oeuvre et de sa pensée (Sergio Romano intitulait sa préface à la réédition du "Manifeste", en 1995, "Le conservateur sans domicile fixe"), de nature à faire de lui, selon le souhait exprimé par le titre d'un colloque de 1982, un auteur comptant "parmi les classiques de demain".
Vers 1908, Prezzolini adhère à la philosophie idéaliste de Benedetto Croce, tout en se rapprochant du socialisme syndicaliste. Dans cette nouvelle position "idéelle", il fonde en 1908 (et dirige avec quelques interruptions jusqu'en 1914) l'hebdomadaire "La Voce", expérience décisive qu'il évoquera plus tard dans "La Voce (1908-1913) : cronaca, antologia e fortuna di una rivista" (1974). Dans le mouvement initié par "La Voce", Prezzolini représentait l'élément d'union des différentes tendances qui s'y rejoignaient ; creuset d'une étonnante fécondité (l'histoire intellectuelle italienne ne cesse de se référer à ces quelques années du périodique) ""La Voce" fut la serre chaude tant du fascisme que de l'antifascisme", pour reprendre le mot devenu célèbre de Malaparte.
La quasi-totalité des écrivains qui comptèrent par la suite sont passés par elle (cf. Marina Campanile, "Giuseppe Prezzolini nella formazione della coscienza critica degli Italiani", Naples, Banco di Napoli, 1987). Le but déclaré de "La Voce" est celui d'une véritable révolution civile, passant par une critique généralisée des hommes politiques de l'époque, incapables de diriger le pays dans un moment historique complexe et difficile (Mussolini, du reste, se dira profondément marqué par "La Voce", aussi bien, à l'autre bout du spectre, que de futurs antifascistes tels Calamandrei ou Salvemini).
Comme Prezzolini l'écrit dans le manifeste accompagnant le premier numéro de la revue, la mission du journal est de "dénoncer et combattre". Lui-même conservera toujours ce rôle critique à l'égard de la situation politique, civile et intellectuelle italienne, en veillant jalousement à sa propre indépendance. Voilà pourquoi, sans doute, Prezzolini est difficile à "situer", changeant à la mesure des réponses à donner à une situation elle-même instable et dramatique, tout au long d'une vie qui aura duré plus de cent ans.
Sans doute le protagoniste le plus marquant du débat culturel du début du XXe siècle, il se rapproche progressivement du pragmatisme, du modernisme catholique, de Bergson et surtout de l'idéalisme crocéen, mais aussi du socialisme syndicaliste ("La cultura italiana", avec G. Papini, 1906 ; "L'arte di persuadere", 1907 ; "Cos'è il modernismo ?", 1908 ; "La teoria sindacalista" , 1909 ; "Vecchio e nuovo nazionalismo" , avec G.
Papini, 1914), pour aboutir ensuite, surtout après son expérience de combattant volontaire pendant la guerre de 1915-1918 (Dopo Caporetto, 1919 ; Vittorio Veneto, 1920), à un conservatisme sceptique (voir son Codice della vita italiana, 1921), dans lequel se reflètent le mépris de la politique politicienne et la défense d'une position intellectuelle qui se veut à la fois aristocratique et proche du bon sens (en 1922, dans la "Rivoluzione liberale" de Gonetti, il suggérait l'idée d'une Congrégation des Apoti, c'est-à-dire des "Abstinents" , de ceux "qui ne boivent pas de cette eau-là").
Partagé entre son admiration pour Mussolini et son rejet des méthodes fascistes, il quitte l'Italie et, après quelques années à Paris, où il accompagne en 1926, presque seul, les derniers instants de Piero Gobetti, son ami et adversaire, il s'installe à New York (1929) en tant que directeur de la Casa Italiana de l'université Columbia et professeur dans cette même université. Au cours de ces années, il dirigea notamment le "Repertorio bibliografico della storia e della critica della letteratura italiana dal 1902 al 1942" (4 vol., 1937-1948), publiant divers textes liés à l'exercice de la démocratie aux Etats-Unis comme en Italie ("Come gli Americani scoprirono l'Italia, 1750-1850" , 1933 ; "L'italiano inutile" , 1954, manière d'autobiographie ; "Saper leggere", 1956 ; "Tutta l'America", 1958) tout en poursuivant sa collaboration avec des journaux et des périodiques italiens (il fut dès 1950 l'une des principales signatures du "Borghese" de Leo Longanesi).
Ses dernières années, après son retour en Italie (1961), sa déception devant l'état du pays puis son installation à Lugano (1968), ont été tout aussi fécondes que sa période d'avant-guerre ("Ideario", 1967 ; "Dio è un rischio", 1969 ; "Manifesto dei conservatori", 1972 ; "Storia tascabile della letteratura italiana", 1976 ; "Sul fascismo", 1977). Prezzolini a entretenu une correspondance impressionnante, lié qu'il était à la plupart des intellectuels de son siècle, de quelque "bord" qu'ils aient été (voir les nombreux tomes de son "Carteggio" en cours de publication aux Edizioni di Storia e Letteratura à Florence), de Mussolini à Croce...
Les deux volumes essentiels consacrés, pour l'un, à sa biographie (Gennaro Sangiuliano, "Giuseppe Prezzolini. L'anarchico conservatore", Milan, Mondadori, 2023), pour l'autre, à sa bibliographie ("Prezzolini : un secolo di attività. Lettere inedite e bibliografia di tutte le opere", a cura di Margherita Marchione, Milan, Rusconi, 1982), révèlent l'égarante dimension de son oeuvre et de sa pensée (Sergio Romano intitulait sa préface à la réédition du "Manifeste", en 1995, "Le conservateur sans domicile fixe"), de nature à faire de lui, selon le souhait exprimé par le titre d'un colloque de 1982, un auteur comptant "parmi les classiques de demain".

