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Avoir les mots
1e édition

Par : Guglielmo Petroni
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  • Nombre de pages192
  • Date de parution02/10/2026
  • PrésentationBroché
  • Poids0.3 kg
  • Dimensions13,3 cm × 20,0 cm × 1,0 cm
  • ISBN979-10-97497-89-7
  • EAN9791097497897
  • CollectionLettres d'Italie
  • ÉditeurConférence
  • TraducteurChristophe Carraud

Résumé

"Il nome delle parole" (1984) est un récit autobiographique allant de l'enfance pauvre et solitaire de l'auteur jusqu'à son mariage à la fin de la guerre. Il retrace l'histoire d'une inté-riorité inquiète qui, partie de rien, découvre l'art et la culture, où elle voit d'abord un moyen d'évasion, puis la possibilité même d'un salut. Ce récit, sans rien perdre de sa te-neur intime, se double d'une fresque historique et culturelle de l'Italie, des années du fascisme et de la guerre jusqu'à la Libération.
Voilà pour la "conduite" extérieure de ces pages. Mais Petroni est un maître de la dis-tance intérieure et de l'humour souvent tourné contre soi-même, d'autant plus efficace qu'il se manifeste avec la plus grande sobriété (voir par ex. p. 68, à un moment dramatique - une convocation à la milice -, où tout se ramène à une simple aversion alimentaire d'enfance et à la difficulté, comme dans "Le monde est une prison" , à prendre sa propre résistance au sérieux : "Je sentais que j'avais eu la chance d'échapper à une situation qui me faisait horreur - presque autant que les fruits et légumes [cf.
p. 17]. Je n'aurais su donner une autre explication à ce qui au fond avait été un refus") La matière de sa propre vie, du reste, ne lui apparaîtra susceptible de récit que très tard ("Il nome delle parole" paraît en 1984, c'est son dernier livre), et à proportion d'un projet bien plus ambitieux, en réalité, que celui de se raconter ; il le dira en répondant à une en-quête de Walter Binni en 1981 : "Les dix-huit ou vingt premières années au moins de ma vie, j'ai souvent l'impression qu'elles concernent l'histoire de quelqu'un que je n'ai pas réussi à fréquenter.
Jusqu'à présent, je n'ai pas raconté ouvertement dans mes livres la vie de cet "inconnu", par crainte peut-être de donner l'impression d'une sorte de volonté d'emprise sur quelque chose ou quelqu'un, qui pourrait la percevoir comme une inven-tion sentimentale, une élaboration littéraire, voire comme une provocation à l'égard de ceux qui voient dans leur enfance et leur jeunesse autant de paradis perdus et y retrou-vent les seuls éléments exaltant leur nostalgie et justifiant les déceptions de leur présent.
Et pourtant, un jour, je l'écrirai ; je le ferai seulement quand je serai sûr de raconter mes expériences d'enfant et d'adolescent avec le détachement possible de qui raconte des choses qui ne lui appartiennent pas et qui, peut-être, méritent d'être communiquées parce qu'elles peuvent aussi être utiles à quelqu'un d'autre". Quand Petroni se met à ce récit, il assume donc un "placement de parole" singulier : - parce que l'enfance et l'adolescence, loin de susciter la nostalgie, sont un lieu d'épreuve et de difficulté, entre un père absent puis brutal et les conditions de la misère, où s'ouvrent inexplicablement pour l'enfant des aperçus lumineux (cf.
p. 35 : l'enfant obligé de veiller, au marché, sur l'étal de chaussures de son cordonnier de père, reçoit l'impression magnifique et difficile à démêler de la beauté de l'église qui se trouve sur la place) ; - parce que la difficulté même de cette enfance empêche à jamais l'auteur de coïncider pleinement avec les moments de sa vie, d'où ce choix admirable et contraint de la sobriété descriptive, à la fois amusée, curieuse et inquiète - et comme "détachée" , en effet, de ce qui advient.
Elle fera sa force dans les moments dramatiques de l'emprisonnement. Au long de cet itinéraire biographique, c'est donc aussi d'un parcours de formation qu'il s'agit, au sens le plus classique et le plus fécond du terme : raconter les "vicende" de quelqu'un qui, par le hasard d'une naissance dans une "maison pauvre" , ne connaît pas "il nome delle parole" , qui "n'a pas les mots" , pas plus qu'il ne connaît le "nom des couleurs" , au coeur même de la vocation de peintre et de lecteur, puis d'écrivain, qu'il sent monter en lui.
On va, du début à la fin, de la "maison pauvre" à la "maison juste" , celle qui est librement choisie et construite, et non pas subie : la maison qu'il faut à celui qui a enfin découvert le pouvoir des mots et avec lui la capacité de toute libération inté-rieure, fréquentant en dépit de son père livres et bibliothèques (voir les très belles pages à ce sujet, pp. 58, 62, 72), avant de le faire des hommes qui vivent de livres et de culture.
Les implications politiques de ce récit sont d'autant plus fortes qu'elles ne sont que sug-gérées : "Qu'arriverait-il si les hommes de la misère pouvaient soudain voir, entendre, parler ?? " (p. 10). Parcourant ce passage fait de hasards et de rencontres imprévues (donc d'autant plus libres, cette liberté étant au fond la chance de celui qui n'a rien, le terrain vierge sur lequel inscrire une vie), Petroni éclaire aussi tout ce qu'il lui est donné de voir et de rencontrer, à commencer par les milieux culturels et artistiques de Lucques, De Florence puis de Rome.
Le lecteur voit passer ainsi de grands noms de la vie intellectuelle italienne - non sans envie à l'endroit de la générosité dont celle-ci est habitée ; générosité peut-être, sans doute même, "mythifiée" par le regard de qui n'a rien, mais suffisamment solide dans sa réalité pour que le lecteur contemporain puisse penser que, comme on dit, les temps ont changé - : aux Giubbe Rosse à Florence, au Quarto Platano à Forte dei Marmi, au Caffè Aragno à Rome, le jeune homme profite de l'appui et de la conversation de Bran-ca, Binni, Borlenghi, DessÌ, Carrà, Sironi, Carena, De Robertis, Benedetti, Papini, Moravia, Soffici, Malaparte, Montale...
La résistance intérieure et secrète de l'enfant et de l'adolescent à l'endroit de sa condition donne aussi la mesure de ce qui deviendra chez Petroni résistance politique. Et, dans les deux cas, sous les guises d'une liberté et d'un détachement souverains. Le plaisir de la lecture est aussi une leçon de vie.
Guglielmo Petroni, né à Lucques en 1911, est d'une origine très modeste. Il com-mence à travailler dans la cordonnerie de son père à l'âge de 11 ans ; sa formation est celle d'un parfait autodidacte : il la racontera dans "Il nome delle parole" (1984), que nous présentons dans ce dossier sous le titre d' "Avoir les mots" . Il découvre la peinture par hasard, et se destine à cette carrière, tout en publiant ses premiers recueils de poèmes (il en publiera cinq, de 1935 à 1987).
Parallèlement, il découvre le milieu artistique florentin, et fréquente de "grands noms" de la peinture et de la littérature (Ardinghi, Soffici, Pea, Montale, Papini, Moravia, Vit-torini...), qui lui ouvrent de tout autres horizons, qu'il n'aura de cesse de vouloir atteindre. En 1938, il fait paraître un volume de brefs récits, "Personnaggi d'elezione" , remarqué par Malaparte, qui l'invite à quitter Florence et à s'installer à Rome, où il lui offre de diriger la rédaction de "Prospettive" .
Puis vient la guerre. Il prend une part active dans la Résistance. Arrêté au prin-temps 1944 et livré aux SS, il est emprisonné dans le sinistre immeuble de via Tas-so, où il est torturé et condamné à mort, puis est transféré dans la prison de Regina Coeli. Il sera sauvé par l'arrivé des Alliés et le désordre où la ville est plongée. "Le monde est une prison relate" cette expérience (trad. fr. Editions Conférence, 2025), avec le singulier détachement d'un moraliste soucieux de ne pas trop dire pour laisser parler ce "? moins ? " implacable qui signifie admirablement la dévasta-tion des âmes plus encore que des choses.
Geno Pampaloni écrira du "Monde est une prison" dans son "Histoire de la littérature italienne" : "Aucun des nom-breux livres de ce genre nés de l'expérience de la guerre n'est parvenu comme ce-lui-ci à rendre avec autant de sobre intensité tout ce qui fait ressembler l'abjection de la tyrannie à une tragédie humaine". C'est moins la catastrophe de la guerre et du fascisme qui est ici dénoncée que l'avilissement des esprits pesés au trébuchet d'une écriture ciselée.
Après la guerre, Petroni est critique littéraire et artistique dans différents journaux et périodiques. Il y rédige de nombreux articles, et multiplie les préfaces aux auteurs qu'il apprécie. Il travaillera à la RAI où il produira et animera des émissions culturelles. Il propose le récit de sa vie dans "Il nome delle parole" (Rizzoli, 1984), son dernier livre "unitaire" , et le plus émouvant. Les seules traductions françaises de son oeuvre sont celles des Editions Conférence.