Douglas Kennedy nous parle de "Quitter le monde"
Douglas Kennedy ©Hélène Bamberger/Opale/Editions Belfond
Pour moi dans ce roman il y a aussi une grande question : est-il possible de mériter le bonheur ?
Douglas Kennedy est aujourd'hui l'un des auteurs favoris des français.
Quitter le monde est sans doute le plus noir, mais aussi le plus bouleversant de ses romans.
A travers l'histoire de Jane, il nous dresse le portrait d'une héroïne poignante en quête désespérée d'un bonheur auquel elle pense ne pas avoir droit, constamment confrontée aux coups de butoir du destin mais qui est à la fois pleine d'énergie et qui ne cesse de se battre. A la fois drame psychologique, roman social, road movie et peinture sans concession d'une Amérique aux multiples facettes, Douglas Kennedy signe ici sûrement le plus sensible et le plus intime de ses livres.
Qu'est-ce qui est à l'origine de chaque nouveau roman, les personnages, l'histoire, avez-vous d'emblée une vision globale ?
C'est une très bonne question ! C'est difficile d'expliquer le moment où surgit une nouvelle idée ! Avec Quitter le monde, c'était un moment tragique, pour le quartier où j'habite à Londres et pour ma fille. En fait une amie de ma fille s'est faite renversée par une voiture. Elle avait 10 ans. L'enfance de ma fille a été brisée à ce moment là. J'ai entendu, après, les détails de l'accident et honnêtement ça m'a fasciné autant qu'horrifié. Ca aurait pu être ma fille. Et j'ai commencé à réfléchir au hasard dans une vie. Et puis aussi pour moi, à la cinquantaine, c'était une période compliquée, le début de la fin de mon mariage. J'ai réfléchi beaucoup au hasard et à l'ombre de l'enfance et je pense que Freud avait raison : l'ombre de l'enfance est partout dans une vie et franchement on ne peut pas éviter les grandes questions et les grandes inquiétudes de l'enfance. Donc ça commence comme ça et puis, c'est bizarre ma méthode, je n'ai pas de plan, j'ai deux ou trois idées et puis je commence, et tout arrive.
Où puisez-vous les thèmes de vos romans ?
C'est une question très intelligente. Un vrai romancier pense à un récit, une histoire. Le thème arrive en cours de route.
Je suis au milieu de mon prochain roman et récemment, je me suis rendu compte que le thème central était arrivé, je comprends l'idée de ce roman maintenant, mais ça peut changer jusqu'à la fin. C'est comme ça.
Mais c'est sûr que dans tous mes romans il y a des thèmes constants : le destin, la culpabilité, la différence entre destin et hasard, et aussi comment on construit une vie.
Pour moi dans ce roman il y a aussi une grande question : est-il possible de mériter le bonheur. Parce que selon Jane, elle n'a jamais mérité le bonheur. C'est tragique et il y a beaucoup d'entre nous comme ça. Je suis fasciné par cette idée et son côté destructeur ou autodestructeur. Regardez David, c'est un homme intelligent, diplômé de Harvard, avec une carrière d'écrivain bloquée, une femme cinglée. Si on tombe amoureux de son directeur de thèse, qui est aussi un homme marié, au minimum ce sera le désastre ! Et ça va vous blesser. Elle a choisi David, elle a choisi Théo, est-ce que c'est une vérité dans la condition humaine de choisir des choses contre notre meilleur intérêt ? Je n'ai pas de réponse, mais honnêtement je pense que oui. C'est tristement la vie.
Comment expliquez-vous votre succès modéré aux Etats-Unis ?
J'ai publié L'homme qui voulait vivre sa vie, j'ai eu des critiques bienveillantes, des bonnes ventes mais pas énormes non plus, et elles ont été franchement désastreuses pour Les désarrois de Ned Allen. Après ça j'ai décidé de changer de chemin et j'ai écrit A la poursuite du bonheur. Aux Etats-Unis ils pensent que je suis un schizophrène : d'abord il écrit des polars, maintenant il écrit une grande histoire d'amour sur fond de Mc Carthisme et ça, ça perturbe les maisons d'édition parce qu'ils préfèrent une étiquette. Et moi je suis un romancier à la fois littéraire et populaire. En France ça marche, en Angleterre ça marche mais aux Etats-Unis c'est préférable d'être ou littéraire ou populaire. Et puis il y a aussi l'idée que je suis un expatrié, même si maintenant je vis la moitié du temps aux Etats-Unis. La troisième chose c'est qu'ils pensent que je suis trop pessimiste. Ils ont raison. En fait je suis un pessimiste optimiste. Quitter le monde est un roman terriblement triste mais Jane se bat tout le temps. J'adore le fait qu'elle ait beaucoup de faiblesses, comme moi, mais elle n'est pas victime, comme moi.