Rencontre avec Philippe Meirieu autour de son livre Ecole : demandez le programme !
Il existe une multitude d'acteurs qui ne sont pas dans le discours de la critique systématique, qui ne se contentent pas du registre de la plainte, mais s'engagent pour transformer les choses...
Avec Ecole : demandez le programme !, Philippe Meirieu poursuit sa reflexion sur la réforme de l'Education nationale en insistant sur l'importance du débat démocratique et sur le rôle capital de tous les citoyens. Rencontre avec un pédagogue impliqué, qui préfère les propositions concrètes et la prise en charge des " chantiers prioritaires " aux sempiternelles et vaines querelles de spécialistes.
En octobre 2005, vous avez lancé sur Internet un espace de débat sur l'école avec "Le café pédagogique ". En quoi cela consiste-t-il et de quelle manière ce projet se trouve-t-il à l'origine du livre Ecole : demandez le programme ! ?
Le cafe pedagogique est aujourd'hui, à mes yeux, le site le plus important pour nourrir la réflexion et le débat sur l'École. Avec ses animateurs, nous partagions la conviction qu'il fallait sortir des polémiques et travailler à faire des propositions. Nous avions la certitude que les enseignants, mais aussi les parents, les élus, les responsables associatifs, tous les citoyens avaient des choses constructives à dire. Nous sentions que de nombreuses initiatives étaient prises sur le terrain et faisaient avancer les choses, bien loin des cercles médiatiques. Nous trouvions dommage que le débat public et les positions politiques ne se nourrissent pas de tout ce matériau. C'est pourquoi nous avons lancé l'opération : "Quand les citoyens construisent l'École". Les contributions ont été nombreuses et très riches... Elles continuent à arriver encore aujourd'hui et nous en sommes très contents. À cet égard, le livre est une étape dans un processus plus large de débat démocratique.
Même si ce livre est avant tout le fruit de votre réflexion, vous joignez à la fin des chapitres des témoignages d'acteurs de l'éducation. Est-ce une manière d'insister sur la nécessité du débat ?
C'est d'abord une manière de montrer que, contrairement à ce qu'on dit parfois, il existe une multitude d'acteurs qui ne sont pas dans le discours de la critique systématique, qui ne se contentent pas du registre de la plainte, mais s'engagent pour transformer les choses, d'abord à leur niveau et, ensuite, en tentant de relayer leurs propositions jusqu'au politique.
Le débat, au même titre que le livre, a pour but de donner au citoyen "les clés pour construire l'école du futur". La réforme se trouve-t-elle réellement dans les mains de chaque citoyen ?
Chaque citoyen, à lui seul, ne peut évidemment pas transformer radicalement un système aussi complexe que l'Éducation nationale. Mais chaque citoyen peur agir à son niveau dans les instances auxquelles il participe, du conseil de parents d'élèves aux associations... avec ses enfants et avec ses élèves... en engageant le dialogue avec les élus et dans les médias de proximité. Je crois qu'à côté de la démocratie représentative, il y a place, en France, pour une démocratie participative susceptible de la nourrir. Le politique tourne parfois en rond, faute de s'articuler à une réflexion collective avec des citoyens responsables. Il faut redonner au débat citoyen toute sa place, ne serait-ce que pour contrecarrer la montée préoccupante de la "peoplelisation" du débat public.
Vous entamez votre ouvrage en dénonçant vigoureusement les pamphlétaires qui vendent beaucoup de livres en faisant des nouveaux pédagogues les principaux responsables de la faillite de l'école...
Je suis fatigué de ces attaques qui durent depuis trente ans et qui fonctionnent sur le mode du bouc émissaire. Effectivement, c'est facile, dans une période d'incertitude et devant la montée légitime de l'inquiétude des familles, de stigmatiser des "grands méchants loups". Cela évite d'avoir à regarder la complexité de près et aussi de se remettre en question. C'est, de plus, une surenchère éditoriale et un bon filon... Mais qui ne fait guère avancer les choses ! En dehors du retour à un légendaire âge d'or - dont personne ne veut en fait - les anti-pédagogues n'ont pas grand-chose à proposer.
Face à cette vision apocalyptique des choses, vous opposez une volonté farouche de faire avancer les débats, en abordant notamment certains chantiers prioritaires : maîtrise de la langue, culture commune, orientation, violence, confiance dans l'école de la République...
Effectivement, il faut ouvrir les chantiers importants, sans tabous ni préjugés, en regardant les choses en face et en se demandant comment avancer. Il ne s'agit pas de prétendre que " tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes " , il s'agit de s'atteler aux vraies questions. La maîtrise de la langue écrite, par exemple, est une vraie question. Posons là ensemble en regardant comment tous les partenaires peuvent y contribuer et quelle place l'école peut prendre dans cet ensemble... On verra alors que le problème, c'est le statut de l'écrit et la nécessité de lui donner du sens, ce que, précisément, la pédagogie cherche à faire.